17.5.07

Se faire répondre

Le Monde
Spécial, jeudi 22 novembre 2001, p. 4

Le surréalisme et la démoralisation de l'Occident
Par Jean Clair

EN ces temps où de grandes expositions, à Londres et bientôt à Paris, célèbrent le surréalisme, il vaut la peine de s'attarder sur le curieux atlas du monde qu'en 1929 les disciples de Breton avaient publié dans la revue Variétés. La méthode de projection utilisée n'obéissait pas à des paramètres géographiques : chaque pays s'y voyait représenté en fonction de l'importance que le surréalisme lui accordait dans la genèse de ses idées. Deux " corrections " sont frappantes : les Etats-Unis ont disparu, engloutis sous une frontière qui coud directement le Mexique au Canada. Et un petit pays y couvre un espace démesuré : l'Afghanistan...

Coïncidence ? Non. L'idéologie surréaliste n'avait cessé de souhaiter la mort d'une Amérique à ses yeux matérialiste et stérile et le triomphe d'un Orient dépositaire des valeurs de l'esprit.

Extra-lucide comme elle se plaisait à croire qu'elle l'était, l'intelligentsia française est ainsi allée très tôt et très loin dans la préfiguration de ce qui s'est passé le 11 septembre. Les textes sont là pour souligner, entre 1924 et 1930, cette imagination destructrice. Aragon en 1925 : " Nous ruinerons cette civilisation qui vous est chère... Monde occidental tu es condamné à mort. Nous sommes les défaitistes de l'Europe... Voyez comme cette terre est sèche et bonne pour tous les incendies. " Ne manque pas même à la péroraison sa dimension oraculaire, ou plutôt " pythique " comme aurait dit Breton, si féru d'occultisme : " Que les trafiquants de drogue se jettent sur nos pays terrifiés. Que l'Amérique au loin croule de ses buildings blancs... " (La Révolution surréaliste, n 4, 1925).

Le rêve d'Aragon s'est réalisé. Nous y sommes. L'outrance n'était pas seulement verbale. Si l'acte surréaliste le plus simple, comme on sait, c'était descendre dans la rue et tirer sur le premier venu, cette folie meurtrière n'aurait pas dédaigné, si les appuis politiques lui avaient été fournis, de s'en prendre à un Occident tout entier voué à l'exécration. Le gentil Robert Desnos lui-même voyait dans l'Asie " la citadelle de tous les espoirs ", appelait de ses voeux les barbares capables seuls de marcher sur les traces des " archanges d'Attila ".

La lutte se terminera par la victoire d'un Orient en qui les surréalistes voient " le grand réservoir des forces sauvages ", la patrie éternelle des grands destructeurs, des ennemis éternels de l'art, de la culture, ces petites manifestations ridicules des Occidentaux.

Au nom d'un " mysticisme " confus et d'une " fureur " sans frein - pour reprendre les termes qui reviennent dans leurs écrits - c'est bien à une attaque en règle contre la logique, contre la raison, contre les Lumières que se livrent, au milieu des années 1920, derniers héritiers du romantisme noir, les jeunes surréalistes. Ce qu'ils veulent, c'est la destruction radicale de tout ce qui a donné à l'Occident sa suprématie.

Bien sûr, pareils appels au meurtre furent des lieux communs de toutes les avant-gardes. Marinetti a servi de modèle rhétorique à Mussolini, et le futurisme, en manipulant avec brio les instruments de la propagande de masse, cinéma, mises en scène, décorum, manifestations de rue, devait fournir les clés d'une esthétisation de la politique qui aurait sur la foule une fascination dont le nazisme saurait tirer parti. Trotski, fin connaisseur, dans Littérature et Révolution, fut le premier à reconnaître en 1924 que, populaire auprès des masses italiennes, le futurisme avait ouvert la voie du fascisme.

A l'autre bord, on commence de reconnaître, serait-ce à regret, que, disciples de Marinetti, les représentants de l'avant-garde soviétique, comme Ossip Brik et les " Kom- Fut " (futuristes-communistes), dans leurs appels à l'élimination des bourgeois, des vieux ( " dont les crânes feront des cendriers "), des faibles, ou encore, comme Maïakovski dans son poème 150 000 000, par l'éloge de " la baïonnette [du] browning et [de] la bombe " avaient eux aussi préparé les esprits à accepter les massacres de masse commis par la Tchéka et par le Guépéou.

Les mots sont responsables : il leur est répondu. Les paroles de haine des avant-gardes ont préparé la mort des individus. Feuilletons les écrits surréalistes : le ton ordurier, et les injures - " goujat ", " cuistre ", " canaille ", " vieille pourriture ", " étron intellectuel ", " couenne faisandée " - adressées aux ennemis, aux écrivains bourgeois, aux traîtres, aux renégats, tels qu'on les trouve dans le Traité du style ou dans les lettres ouvertes, ne sont pas différents de ceux qu'on trouvait dans les brûlots des ligues fascistes et qu'on trouvera bientôt adressés aux " chiens enragés " dans les procès de Moscou. Ils signent une époque.

Appel au meurtre, à la destruction, exaltation de la déraison et du romantisme noir, fascination des pulsions primitives des races demeurées pures du côté de l'Orient, antisémitisme : les manifestes surréalistes diffèrent peu, si l'on prend la peine de les lire froidement, des propos extrémistes tenus par les pousse-au-crime du temps, de gauche et de droite.

Paroles en l'air, dira-t-on, dans lesquelles il faut faire la part de la provocation dadaïste. Je ne crois pas. C'est oublier que la compromission des surréalistes avec le communisme sera plus durable que celle des intellectuels de droite avec le fascisme. Dès 1933, Stefan George et Heidegger tournent le dos au national- socialisme, Jünger et Gottfried Benn s'enfoncent dans l'émigration intérieure. Il faudra attendre fin 1935 pour voir Breton rompre avec le stalinisme. Et que dire alors d'Eluard et d'Aragon ?

On ne peut s'empêcher de penser que, contrairement aux autres avant-gardes, les surréalistes continuent de jouir d'une étrange indulgence. Aujourd'hui encore, ils passent pour les parangons d'un idéal libertaire qui, pêle-mêle, aurait conduit la jeunesse à la libération sexuelle, au merveilleux de la création automatique et spontanée - l'art fait pour tous et par tous -, à la réconciliation du rêve et de l'action, et autres fredons de la pensée unique.

Il y a une autre raison à cette impunité. Le surréalisme se distingue radicalement des autres avant-gardes en cela que, n'ayant pas cru au paradigme du progrès, il est devenu furieusement " tendance ". Le monde moderne n'est pas son fait. La machine, la vitesse, l'énergie - tout ce qui fascine les futuristes, les constructivistes, les puristes et tous les autres " istes " -, les surréalistes y sont indifférents. Leur domaine, c'est la nature, la folie, la nuit, l'inconscient, le primitif, l'originaire. C'est la volute modern style, non l'orthogonalité de Mondrian ou de Rodtchenko. C'est un mouvement en fait de régression et d'archaïsme. La ville, oui, à condition qu'elle s'ensauvage, le nouveau, oui, à condition qu'il soit cherché à l'intérieur de soi et non dans l'extérieur de la maîtrise du monde. Etc.

Deux motifs, à cet égard, hantent l'imagerie futuriste. L'un est le gratte-ciel et l'autre l'avion. Ils sont présents chez Fillia et Prampolini comme chez Lissitzky et Malevitch, côte à côte, emblèmes simultanés de la gloire du monde technique. Les surréalistes sont les premiers à les imaginer l'un contre l'autre, préfigurant ce que les terroristes accompliront.

En fait, les surréalistes, eussent-ils été plus cultivés, n'auraient pas mis Freud en exergue, qui les méprisait en retour, ne voyant en eux que de dangereux exaltés, mais Heidegger, le penseur critique de la technique et le maître du recours aux forêts. C'est de ce côté-là, du côté encore une fois du romantisme que se trouvent les sources du " merveilleux " surréaliste et de sa fascination pour l'Orient et ses mille et une nuits.

Il en résulte que la fascination des surréalistes ne s'est jamais éteinte dans le petit milieu de l' intelligentsia parisienne de mai 1968 au maoïsme des années 1970. De l'admiration de Michel Foucault pour " l'ermite de Neauphle-le-Château " et pour la " révolution " iranienne à... Jean Baudrillard et à son trouble devant les talibans, trois générations d'intellectuels ont été élevées au lait surréaliste. De là notre silence et notre embarras.

Nous avons tous appris à lire chez Eluard et chez Aragon. Comment tuer nos pères ? Héritiers du surréalisme, comment le condamner ? Nous restons donc sans voix quand nous voyons prendre corps sous nos yeux - et de quelle horrible façon ! - les textes que nous avons vénérés dans notre adolescence.

RÉPLIQUE:



Le Monde
Horizons - Débats, samedi 8 décembre 2001, p. 18

Clarté de Breton, noirceur de Clair
Par Annie Le Brun

IL est devenu banal de constater à quel point les attentats du 11 septembre ont sidéré la réflexion de l'intelligentsia occidentale. Le temps passant, on aura pu apprécier les différents états dans lesquels le choc l'a laissée. Pourtant, le point de vue de Jean Clair (Le Monde du 22 novembre), dénonçant le surréalisme à l'origine de tous nos maux, constitue une nouveauté dans le délire falsificateur, mais sans doute pas dans une haine grandissante pour toute liberté en quête d'elle-même.

Peut-être, ces dernières années, n'ai-je pas assez prêté attention aux polémiques autour de l'art moderne ni aux positions " droitières " alors défendues par Jean Clair. Je lui ai fait crédit d'un goût de la provocation le conduisant à prendre le contre-pied du discours démagogique officiellement habilité à justifier le n'importe quoi culturel dominant.

Mais, aujourd'hui, me voilà bien obligée de prendre acte du répugnant poujadisme qui préside à son anathème jeté sur un surréalisme démoralisateur de l'Occident. Car il est difficile de croire à l'ignorance de Jean Clair quand il fait du surréalisme le propagateur de valeurs on ne peut plus floues d'un Orient on ne peut plus vague mais qui n'en conduiraient pas moins en droite ligne à l'exaltation de la " révolution " iranienne par Michel Foucault et constitueraient, avec quatre-vingts ans d'avance, la justification, des attentats du 11 septembre.

D'abord, parce qu'elle contrevient absolument à l'athéisme définitif du surréalisme, cette extrapolation relève de la falsification grossière. D'autant que le recours à l'ailleurs oriental est depuis le XVIIIe siècle une composante de la sensibilité occidentale. Jean Clair sait sûrement combien, à la charnière des XIXe et XXe siècles, bien avant le surréalisme, l'Orient, certes, mais aussi l'Extrême-Orient ont importé, et peut-être plus encore l'Afrique et l'Océanie pour des personnages aussi différents que Gauguin, Apollinaire, Braque ou Picasso...

La même absence de toute considération historique, bien curieuse chez un historien d'art, permet à Jean Clair de condamner sans appel le rejet surréaliste d'un Occident dont, autour des années 1920, les valeurs demandaient pour le moins à être réexaminées après la boucherie de la guerre de 14-18, sans parler de la misère sociale engendrée par un ordre du monde injustifiable.

Pourtant, à voir Jean Clair prendre la pose du champion inconditionnel de la culture occidentale, il n'est peut-être pas inutile de lui rappeler ce que depuis longtemps celle-ci doit à ceux qui la nient inconsciemment ou non. En effet, que dadaïstes et surréalistes l'aient fait avec une violence délibérée, à la mesure de leur révolte, ne les sépare en rien de ceux qui, quelques décennies plus tôt, de Rimbaud à Mallarmé, de Saint-Pol Roux à Marcel Schwob, de Darien à Jarry..., se sont tout naturellement trouvés au plus loin des nantis, quand ce n'est pas aux côtés des anarchistes.

A trop vouloir falsifier, Jean Clair y perd tout à la fois son latin et son sens de l'ordre, mélange les genres, confond les idéologies et brouille les destins, jusqu'à ne pas distinguer entre romantisme et archaïsme, pas plus entre futurisme, suprématisme ou constructivisme ni, plus gravement, entre surréalisme et stalinisme. Sans doute pour mieux camoufler que c'est précisément sur la question du stalinisme que Breton, et avec lui la majorité des surréalistes d'alors, rompt définitivement avec Aragon en 1932, comme ce sera aussi le cas, fin 1938, avec Eluard.

Les dates ne semblent avoir guère d'importance pour notre historien, qui avance que Breton aurait été stalinien jusqu'en 1935, alors qu'il ne l'a jamais été; c'est même la raison pour laquelle il est exclu du Parti communiste en 1933, après y être resté 5 ans, durant lesquels il n'a cessé d'être inquiété pour sa non-obéissance aux directives idéologiques. Justement pendant le temps où Heidegger, que Jean Clair donne en contre- exemple mensonger, s'enfermait dans un silence lourd de ses récentes sympathies pour le nazisme, Breton fut, dès 1935, un des premiers, parmi les rares intellectuels français qui l'osèrent, à dénoncer les procès de Moscou, puis à lutter constamment contre " le réalisme socialiste comme moyen d'extermination morale ".

Jean Clair n'en a manifestement pas cure. Dans sa hargne contre le surréalisme, il va jusqu'au faux témoignage pur et simple en glissant subrepticement le terme d'antisémitisme. Est-ce à mettre au compte de l'affolement d'un esprit qui, ne pouvant fonctionner qu'à l'abri de l'institution, est pris de panique devant ce qu'il détecte comme " attaque en règle contre la raison " ? Il est pitoyable de le voir alors se réfugier dans la peau de l'expert qui sait décrypter les arcanes de la forme pour en arriver à des découvertes théoriques du genre : " Les paroles de haine des avant-gardes ont préparé la mort des individus. "

Malheureusement, il s'agit d'un air connu, périodiquement repris par tous ceux qui s'accommodent si bien de ce monde qu'ils ne peuvent en concevoir qu'une représentation réaliste. Il y a déjà 10 ans, dans ses Aventures de la liberté, Bernard-Henri Lévy avait lui aussi éprouvé la nécessité de prendre pour cible la violence des surréalistes, quitte à leur préférer " l'insoutenable légèreté " du collaborateur Cocteau ou la lâcheté, pour ne pas dire plus, de son héros Malraux couvrant, lors de la guerre d'Espagne, l'assassinat des anarchistes catalans et l'extermination du POUM par le Guépéou.

Jean Clair n'innove pas vraiment dans sa lecture littérale à front de taureau, sans même s'apercevoir que semblable lecture est le propre du totalitarisme et en constitue même le principe inquisitorial pour dénoncer tout moyen d'expression échappant à sa conformité idéologique. Pourquoi ce purificateur intempestif est-il et reste-t-il le directeur du Musée Picasso consacré à un peintre qui, suivant de tels critères appliqués aux déformations quelque peu violentes qu'il inflige à la figure humaine, justifierait tortionnaires et criminels du monde entier ? Plus encore, comment peut-il consentir à diriger ce musée à la gloire d'un artiste qui s'est d'abord trouvé très proche du surréalisme, avant d'entretenir par la suite des liens étroits avec le stalinisme ?

C'est cela qui est " tendance ", cette détestation verbeuse doublée d'une fascination muette pour un mouvement dont l'histoire agitée rend compte du projet de prendre tout l'homme en considération non seulement en ne séparant jamais la forme de l'esprit, mais aussi en cherchant à faire coïncider façon de penser et façon d'être. C'est sans doute pourquoi le surréalisme, au-delà de tout esthétisme et quelles qu'aient été ses erreurs et ses errances, continue de jeter sa lumière intermittente dans la nuit humaine, non sans éclairer, de temps en temps, l'indignité de tel ou tel petit homme. Je regrette que Jean Clair nous en donne aujourd'hui un piteux exemple.

2 commentaires:

Anonyme a dit...

Bonjour
je découvre avec joie votre site !! Quel plaisir de se sentir moins seul sur le net.
Sans doute, trouverez-vous matière sur le mien, en tous les cas je l'espère
"C'est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires, l'existence est ailleurs." A.B. Manifeste du surréalisme

Bien à vous
Fabrice

Anonyme a dit...
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