- Mimi Parent, Le chant de la louve (1980)«Être surréaliste aujourd'hui, c'est ne pas accepter la vie telle qu'on nous la propose...»
Mimi Parent est assise dans son appartement de la porte de Montreuil, à Paris. Devant nous, de grandes fenêtres s'ouvrent sur une cascade de toits roux que surplombe un ciel d'orage. Derrière la cloison, il y a son atelier, rangé et silencieux. Sur les murs blancs qui reflètent la lumière: des tableaux, des livres, quelques objets perdus. Une impression de netteté et de franchise se dégage de ces lieux qui ressemblent à celle qui les occupe. «Vous savez, je suis comme je suis», dit-elle encore avec son accent parigot.
À 72 ans, Mimi Parent est la grande oubliée de l'art au Québec. Aucune exposition ne lui a jamais été consacrée. Aucun musée ne possède de ses oeuvres. Pourtant, ses tableaux sont montrés régulièrement à Paris. Ainsi, cet été, au Pavillon des Arts, deux de ses oeuvres clôturaient Le Surréalisme et l'amour, une exposition amplement commentée dans la presse et qui regroupait un nombre impressionnant d'artistes phares du 20e siècle, dont Picasso, Duchamp, Dalí, Miró et Giacometti.
Comment une jeune fille qui a étudié au couvent des soeurs du Sacré-Coeur de Montréal a-t-elle pu finir en si étrange compagnie? Il faut dire que Mimi Parent n'a jamais rien fait comme tout le monde. Élevée dans une famille bourgeoise et libérale de Mont-Royal (son père, Lucien Parent, était architecte, sa mère, musicienne), elle s'inscrit à 16 ans à l'École des beaux-arts, où elle fait la connaissance d'Alfred Pellan. Une influence décisive. Pellan, en effet, arrive d'Europe, où il a passé les années d'avantguerre. Il apporte dans ses bagages les couleurs de Matisse, la folie de Van Gogh, l'irrévérence de Picasso. «Pour nous, c'était une révolution, dit Mme Parent. Pensez donc, aux Beaux-Arts, on passait notre temps à faire du fusain. Pellan était un coloriste formidable!»
Il arriva ce qui devait arriver: Pellan s'opposa à l'esprit rétrograde qui régnait aux Beaux-Arts, entraînant avec lui ses meilleurs élèves. Comme Jeanne Rhéaume, Léon Bellefleur, Jacques de Tonnancour et bien d'autres, Mimi Parent signa en 1948 Prisme d'Yeux, le manifeste du groupe de Pellan. Du coup, elle fut renvoyée de l'École des beaux-arts!
Elle n'a que 23 ans lorsqu'elle expose pour la première fois, à la Dominion Gallery. Tout de suite, on voit en elle une des artistes les plus prometteurs de sa génération. «Les amateurs d'art ont reconnu chez elle quelque chose d'extraordinaire», écrit un critique de l'époque, qui note par ailleurs «qu'en dépit de son allure de petite fille [...] Mimi Parent a l'air d'une femme qui sait ce qu'elle fait et où elle va.» Cet esprit de décision ne lui fait pas défaut lorsque, à peu près au même moment, elle doit répondre à l'invitation de l'attaché culturel de l'ambassade de France au Canada, qui, impressionné par ce jeune talent, lui offre une bourse pour étudier à Paris.
C'est ainsi qu'en 1948 Mimi Parent met les voiles et s'établit en France, d'où elle ne reviendra pas. La veille de son départ, elle épouse le sculpteur Jean Benoît, rencontré aux Beaux-Arts, où il est professeur. Le couple fêtera bientôt ses 50 ans de vie commune.
Leurs débuts à Paris ressemblent à toutes les bohèmes de cette époque, mélange de pauvreté matérielle et d'abondance culturelle. «Mes parents, venus nous voir, nous avaient offert un réfrigérateur. Jean était outré. "Jamais!" tonnait-il. Finalement, on a eu le réfrigérateur, et il était bien content.»
Il leur faudra cependant attendre 10 ans pour que survienne l'événement qui changera le cours de leur vie: la rencontre avec André Breton.
Automne 1959, le poète de l'amour fou est à préparer la 10e exposition internationale du surréalisme, placée sous le signe d'Éros. Mimi Parent et Jean Benoît sautent dans le train en marche. Elle est chargée d'organiser, à partir d'objets trouvés, la «crypte aux fétiches» dans le prolongement d'une grotte aux parois de velours vert recréée dans une galerie. Dans la même enceinte, Marcel Duchamp a installé un «plafond-ventre» agité de soupirs et de palpitations. Plus loin, derrière une grille, se trouve un banquet érotique, mis en place par Meret Oppenheim (l'auteur de la célèbre Tasse à thé doublée de fourrure), au milieu duquel une femme nue, allongée sur la table, est servie comme un mets de choix, couverte de légumes et de crustacés! Cette ambiance de «messe noire» est justement ce qui avait rebuté Jean-Paul Riopelle lors d'une précédente manifestation (Riopelle avait cependant participé à l'exposition surréaliste de 1947).
En fait, on peut dire que le couple Parent-Benoît entre dans le mouvement surréaliste pour les raisons mêmes qui en ont éloigné l'automatiste Riopelle. Aussi, Mimi Parent ne rencontrera-t-elle jamais son compatriote québécois, qui vit pourtant non loin de chez elle une gloire à laquelle elle se montrera toujours indifférente. Son talent à elle s'épanouit dans la famille surréaliste. Et si, dans un premier temps, c'est Jean Benoît qui reçoit les éloges (Breton avait été ébloui par sa performance L'Exécution du testament du marquis de Sade, une sorte de happening au cours duquel Benoît, costumé en chaman, se marquait le sein au fer rouge), Mimi Parent, elle, en profite pour développer le style qui restera le sien pendant les années à venir.
C'est en effet à cette époque que l'artiste, alors âgée de 33 ans, réalise ses premières «boîtes»: des tableaux en trois dimensions, piqués d'objets étranges, dont le cadre imite la boîte ou le coffret. C'est d'ailleurs l'une de ces boîtes qui illustrera l'affiche de l'exposition internationale du surréalisme de 1959 (et sera achetée par le patron des éditions Filipacchi, qui publie entre autres Paris Match). Intitulé Masculin-Féminin, le tableau montre un homme cravaté d'une longue chevelure de femme. Devenu une sorte d'emblème du surréalisme, il a été vu un peu partout dans le monde.
Mimi Parent réalisera par la suite des dizaines de boîtes, jouant allégrement avec les notions de rêve et de hasard, mais jamais peut-être avec la même fulgurance que dans cette oeuvreculte de 1959. À la demande d'un ami toutefois, elle a repris dernièrement le thème de la chevelure. Intitulé Maîtresse, l'objet emboîté montre deux tresses blondes reliées à une extrémité pour former un fouet. Il s'agit d'une image simple, tout à fait dans la lignée de Masculin-Féminin, et certainement l'un de ses bons tableaux, à la fois semblable aux autres et différent de ceux-ci. Autobiographique aussi. Depuis qu'elle est toute jeune, et encore aujourd'hui, Mimi Parent tresse ses cheveux.
À 72 ans, le temps ne semble pas avoir prise sur elle. Tous les jours, elle fait ses courses («Jean ne s'occupe pas de ce genre de choses»), grimpe la centaine de marches qui mène à son appartement du cinquième («Ça garde en forme»). Elle parcourt aussi les marchés aux puces et les brocantes, où elle déniche les objets du hasard qui viendront atterrir dans ses tableaux.
Il y a un côté physique dans ce qu'elle crée. «J'aime construire», dit-elle, en évoquant une passion pour l'architecture. Elle apprécie aussi la solitude quand elle travaille. Son mari, qui a son atelier aux Halles, quitte la maison tous les matins avant 6 h. «Je ne veux pas le voir avant le soir», dit-elle en citant un dicton anglais qui va à peu près comme ceci: «I married you for better and for worse but not for lunch.»
Elle a cet air narquois qui me fait penser à Louise Bourgeois, artiste expatriée elle aussi, à qui l'âge semble avoir donné le même aplomb. Comme Bourgeois, une Française qui vit à New York, Mimi Parent se déclare contre les «féministes qui détestent les hommes». Mais elle a tout de la femme libre: elle ne s'est jamais contentée d'être la muse de son homme. Et, quand il le faut, elle est capable de se battre comme une hyène.
Ainsi, il y a quelques années, avec ses faibles moyens, elle a réussi à s'opposer au promoteur immobilier qui les menaçait d'expulsion. À l'époque, le couple habitait, dans le 1er arrondissement, un logis qu'ils occupaient depuis 37 ans. «Il n'y avait plus personne dans l'immeuble à part nous. Le chauffage avait été coupé et, l'escalier ayant été détruit, on accédait à notre appartement par une échelle.» Malgré tout (ils avaient alors 60 ans passés), ils ont tenu bon. Finalement, le promoteur a dû accepter de les reloger.
Bien sûr, Mimi Parent est restée surréaliste. On peut même ajouter qu'en dépit de son arrivée tardive (l'aprèsguerre n'est pas le meilleur moment du surréalisme), le couple Parent-Benoît représente la seule véritable contribution canadienne à ce chapitre. Pendant près de 10 ans, soit jusqu'à la disparition de Breton, en 1966, leur engagement sera total.
«Aujourd'hui, explique Mimi Parent, il n'y a plus de groupe surréaliste comme tel. Mais nous, les anciens, nous continuons à nous voir. Tous les premiers de l'an, on se réunit, on fait la fête. Évidemment, on est moins nombreux autour de la table... Chaque année, il en meurt au moins un.»
Revenir au Québec? Elle n'y songe pas. «Vous savez, dit-elle, à Montréal, je ne m'y retrouve pas. Nous sommes bien allés voir quelques expositions, Jean et moi. Devant les installations, on était pliés en deux tellement on riait! Et puis, il y a cette manie qu'ont les peintres d'attendre les commandes de l'État pour décorer les gares! Et il faut les entendre rechigner: "Untel a décoré la caserne de pompiers et pas moi!"»
Elle rigole. «Moi, ajoute-t-elle, je n'ai jamais fonctionné avec le système. Il y avait une petite galerie du 6e arrondissement qui s'occupait de moi. Le propriétaire est mort, je n'ai donc plus de marchand. De toute façon, je ne réalise jamais plus de cinq tableaux par année et n'ai jamais cru qu'aux expositions collectives.»
L'inspiration lui vient naturellement, continuellement. Pour cela, elle se nourrit principalement de lectures. Au cinéma, elle a adoré Fellini. Au théâtre, elle goûte particulièrement Ionesco, tandis qu'Alfred Jarry reste son auteur favori toutes catégories. Elle relit régulièrement les poètes romantiques, comme Novalis et Gérard de Nerval, dont les images stylisées (ces grottes «où nage la Syrène», ces temples «au péristyle immense», ces puits entourés «d'arcs-en-ciel étranges») trouvent un certain écho dans ses oeuvres.
«Dans la culture canadienne, avancet-elle, il y a un chaînon manquant, et c'est le romantisme. Or, le surréalisme découle directement du romantisme. Voilà pourquoi je me sens parfois si déphasée à Montréal.»
Pourtant, avec son mari, elle revient régulièrement au pays. Mais c'est pour se rendre dans sa résidence d'été, à Cap-à-l'Aigle, dans Charlevoix. Devant le fleuve, immense à cet endroit, elle songe parfois à André Breton, qui séjourna dans ces parages au lendemain de la guerre (Breton visita la Gaspésie, sur l'autre rive). Car, où qu'elle soit, l'ancienne élève d'Alfred Pellan demeure toujours la survivante du plus formidable mouvement poétique que le 20e siècle ait connu.
Qu'importe si, pour plusieurs personnes, le surréalisme appartient à l'histoire. Mimi Parent, elle, est bien vivante. Il serait peut-être temps qu'on s'en rende compte!
- Hélène de Billy in L'Actualité, Vol: 22 No: 15
1 octobre 1997, p. 88

2 commentaires:
Quel bonheur d'entendre lire que l'art ce n'est pas que les subventions et la reconnaissance mediatico-pompe-moi-le-noeud-je-taime-moi-non-plus, c'est aussi la vie et ceux qui aiment, ceux qui font.
Et après le déluge?
Avez-vous trouvé, cher ami, l'existence? D'ailleurs, j'attends toujours de vous une verve vivement maniaque. Je veux dire, quelque chose de personnage. Je me souviens, je me souviens encore, que votre fort mutisme dans les journaux n'était censé être qu'une passionnette.
Je vous attends, aveugle, bruyant.
Êtes-vous toujours aussi exquisément sensible à la Mélusine des heures qui se Gravol dans la gondole de l'azur?
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