
Tremblements de terre et volcans ne nous sont pas si étrangers que nous le prétendons. Il y a au fond de l'homme un sentiment de la catastrophe, obsédant comme l'écho lointain de pulsions à très longue portée dont, stupéfaits, nous percevons parfois l'ampleur mais dont l'origine nous échappe. Peut-être même vivons-nous au rythme d'éruptions intérieures, se manifestant au gré de lignes de fractures qui sont autant en nous qu'en dehors de nous.
Presque imperceptibles, presque effacés, presque inaudibles, ce pourraient être les signes qui nous rattachent à ce que nous croyons n'être pas. Mais aussi les signes qui ruinent, de l'intérieur, l'idée de la mort de l'homme annoncée il y a maintenant une vingtaine d'années, quand la proclamation de celle-ci n'a justement pas empêché qu'on s'autorise des structures du langage pour plaquer leur grille sur l'univers. Et je m'étonne beaucoup que la plupart des actuels demandeurs de «sens» s'en prennent électivement au structuralisme. Car, malgré son discours, le structuralisme a produit du sens, il n'a même fait qu'en produire,et de façon redondante, à partir du moment où la fonctionnalité, devant être dévoilée sous toutes les manifestations du sens, est devenue le sens. Le sens, signification ultime, qui mure tous les passages et, en même temps, éparpille toutes les conduites dans l’illusion de la diversité.
De sorte qu’au lieu de remettre en question la prétention de l’homme occidental à ramener tout à son aune, la rhétorique de l’effacement du sujet qui s’en est suivie a eu pour effet paradoxal la mise en place, au moyen d’une méthode applicable à toutes choses, d’un anthropocentrisme jusqu’alors inconcevable. Rien n’empêche même de se demander si un tel projet de diffusion forcenée de la présence humaine n’est pas allé de pair avec le processus de «nucléarisation du monde». Ou encore si ce coup de force intellectuel n’a pas joué comme leurre pour éviter de penser, tout en la simulant, une désintégration des êtres et des choses rendue possible avec l’appropriation de l’énergie nucléaire. Enfin, pour la raison que «les causes sont peut-être étrangères aux effets», comme le suggère Sade, je m’en voudrais de ne pas poser cette autre question : peut-on impunément concevoir le monde structuré comme un langage, alors que le langage obéirait plutôt aux structures d’un monde dont on commence seulement à concevoir les ordres multiples et la sophistication infinie?
Question naïve, aberrante? Sûrement pour tous ceux qui ont intérêt à ne pas soulever le problème de la brutalité, liée à la prétention objective de semblables interprétations qui s’affirment essentiellement par leur caractère réducteur, quoi qu’elles disent. Brutalité, qui aura été autant le fait des structuralistes que des déconstructeurs et qui continue de sévir dans les sciences humaines comme dans les champs d’activité intellectuelle ou artistique que celles-ci n’ont plus aucune scrupule à investir et à contrôler. De cette façon, on en est tout simplement venu à priver le langage de son irrigation sensible et à nous faire bénéficier d’une production littéraire entièrement suscitée par un discours théorique lui préexistant. Ce qui en soi ne serait guère alarmant, vu la qualité des résultats et leur peu d’attrait, si, par cette intimidation à l’objectivité, on ne s’employait à fabriquer ainsi une pensée critique soumise au principe d’identité et seulement apte à écraser le devenir à travers la répétition tautologique du même, alors que déjà la notion d’irréversibilité s’est imposée en physique avec la découverte d’une dimension temporelle dont on avait cru pouvoir faire l’économie. Cet injustifiable retard des sciences humaines et de tout ce qu’elles gèrent est loin d’être à négliger : les maintenant de plus en plus à l’écart de ce qui vit, il renforce cette nouvelle brutalité qui, aux prises avec le temps qu’elle prétend nier, réussit à rendre difforme la pensée de ce temps, en la contraignant à s’exercer de plus en plus violemment dont les démentis s’amoncellent dangereusement à notre horizon.
On reconnaîtra aisément aussi la marque de cette brutalité dans le procès ridicule que certains s’efforcent aujourd’hui de faire à la science et à l’esprit scientifique. Il leur suffit même de reprendre les thèses de Heidegger sur la technique, malgré tout, et malgré la très douteuse coloration métaphysique de son évocation du monde «sans salut», conséquence de l’emprise technique par laquelle «non seulement le sacré (das Heilige), en tant que trace vers la divinité, reste en retrait, mais encore la trace du sacré, le sauf, paraît effacée». Et cela leur suffit si bien que les uns et les autres s’en vont répétant, après Heidegger, que «la science ne pense pas», en oubliant simplement qu’un grand nombre de scientifiques allemands ont, eux, pensé, ne serait-ce que pour refuser de servir de caution théorique au nazisme, comme ce ne fut pas le cas du penseur de Fribourg.
Annie Le Brun, Appel d’air, Plon, 1988, pp. 76-79

5 commentaires:
C'est toi sur la photo?
C'est plutôt l'impossible reflet de l'insignifiance de votre commentaire.
Très belle photo.
Petit problème néammoins, le texte n'est pas très lisible à cause du fond... c'est dommage.
Je trouve ce texte un peu hâtif... trop dogmatique, dirai-je. Ce genre d'ouvrage doit sans doute se lire dans sa totalité pour qu'on en saisisse pleinement le sens... mais il est très sûrement possible que ce soit également moi qui ne l'ai pas compris...
Maxime,
tu ne crois pas que...d'accord... mais tu crois certainement en...
le mode ahlétatif de ta connaissance du monde se justifie par sa beauté mais ne dégage aucune éthique de la véritable critique du langage qu'elle propose...
en quoi la philo se pose-t-elle absente de la poésie ?
Historiquement, une des premières remises en questions des assises de la poétique d’Aristote est tangible chez Blaise Pascal. L’auteur des Provinciales réitère un soupçon semblable à celui de Platon mais déplace sa méfiance d’une perspective ontologique vers une visée plus métaphysique : passant d’une réflexion sur le manque d’être des objets sensibles, sa critique porte plutôt sur la notion même de nature inscrite en filigrane dans la conception antique de la mimèsis : « On ne sait ce que c’est que ce modèle naturel qu’il faut imiter » . Ce renversement consiste à fonder la mimèsis non plus sur l’ordre sensible du monde mais sur l’intériorité du sujet. Pourtant, la conscience du vide et de la finitude qui en résulte n’offre pas plus de base solide à la représentation. L’éthique du doute ainsi fondée correspond à l’incertitude et la variabilité qu’offre la représentation, un caractère labile reflété par notre propre misère métaphysique. Cette thématique est reprise et radicalisée par Nietzsche, dans la critique qu’il fait du langage. Peu importe la forme qu’elle emprunte, la représentation ne ferait que masquer le fait que l’homme ne peut atteindre l’essence de la réalité par le langage, ne saisissant justement que l’apparence des choses. La représentation ne ferait que redoubler le monde et effacer les traces qui montrent l’artificialité de cette seconde construction. La vérité véhiculée par le langage ne pourrait être alors qu’un ensemble mobile de métaphores ayant perdu leur signification première et la vérité une illusion masquée : « les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en considération, non plus comme pièce de monnaie mais comme métal. ». Et pour Heidegger, la question du sens de l’être implique la question du sens de la parole, et la langue ne pourrait être réduit à la représentation, puisque la langue n’est pas ici un une somme d’étants que l’homme produit selon sa propre volonté, mais un lieu dans lequel il est toujours déjà et à partir duquel il parle : plus qu’un tableau du monde la parole est un chemin vers lequel l’être tend, à l’écoute : « Se borner à la répétition : la parole est parole, comment cela peut-il nous mener plus loin ? Mais il ne s’agit pas d’aller plus loin. Nous aimerions seulement tenter d’arriver là même où déjà nous avons séjour. » . D’un autre côté, Heidegger montre que le langage mondain est un langage qui a une fonction purement instrumentale d’objectivation et de représentation des étants ; seule la poésie pourrait révéler à l’homme qu’il ne possède pas le langage comme un outil parmi les autres...
Poïesis = mimèsis = alhètia..
tu-sais-qui...
Que de retard, mon cher Simon!
Puis-je continuer, tout de même?
Il faudrait que je puisse le dire en n'incriminant aucune de mes évasions. J'écris donc une lettre, la seule possible:
Cher ***,
j'ai, depuis peu, cesser de croire. À la joute défaisant ses aunes sur l'arbitre, comme aux séries sérieuses de lettres mimant réel ce qui m'apparaît comme un rêve fléchissant à chaque apport d'inouï. Je ne crois plus au langage, peut-être en cela ma colère se jette sur chaque arrimage de trésors en les rejetant à la mer; je suis persuadé qu'il n'y a rien de plus asséchant que le lustre transparent de ce naufrage, celui d'une vie dans laquelle les écarts se cachent, niés d'absolu mais chargés de fils à coudre qui ne verront jamais la peau craquer sous les foudres qui la surchargent plus que ne le ferait l'absence immortelle des sons. Ces bruits enflamment la verrière où j'ai décidé d'avoir chaud en me prenant pour de la glace entre les dents, quelque chose de plus électrique qu'un signe bêlant dans de lourds habits, que de très ennuyeuses raisons de ne pas embrasser.
À ces giboulées de phrases s'éteignant au chevet du désir, je donne le feu qui n'a plus besoin d'oxygène, la rencontre élevée au hasard des courants.
Bliss,
M.
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