Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,C'est un peu l'air qui me vient dans les rues de SoHo, surtout Prince et Spring, à l'ouest de The Bowery, quand elles grouillent des sphinges vaudous débordant du Lower East Side. On rigole du français en épingle de ces restaurants chics, Chez Monsieur Monsieur, où l'on sert canard et foie gras avec du ketchup et des frites.
Et puis voici mon coeur, qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.
Paul VERLAINE
Le vertige : dieu que c'est haut, Nouille Orc Hue et Ça. Il y a quelque sentiment là-bas, un mélange permanent d'écrasement et d'envol, comme en bas du mont Albert quand le premier regard lancé rebondit et transperce les yeux. Après, Montréal ressemble à un château de cartes, quand on retourne au bercail. Un village qui déborde, une ruade dans les bras. Un ami de l'archive m'a dit un jour qu'il suffisait de revenir à Montréal, de traverser le pont, pour y appartenir à tout jamais. Tout ceux qui blâment ou la froideur, ou la monstruosité de Montréal n'y sont jamais revenus.
Une chose y manque pourtant : la courtoisie. Bien que Montréal ait aussi les rues comme autant de veines battant sur la terre, comme New York et son odeur de sucre brûlé, les gens y sont frustres, sans manières. C'est le fardeau de notre aliénation. Tout en se croyant héritiers d'une culture française qui n'a jamais été la nôtre, puisque jamais culture ne s'est transmise par abandon, nous fermons les yeux sur une identité anglo-saxonne qui a enrichi inexorablement nos moeurs politiques et sociales. Qui veut en effet d'une présidence et d'un juge d'instruction? Ces pouvoirs tentaculaires ne sont pas l'apanage du Québec, et c'est le parlementarisme qui nous permettra un jour d'accéder à l'indépendance politique. Beau paradoxe. Je crains pourtant que cette indépendance ne se fasse au prix d'un refoulement encore plus aigü de notre histoire. Jamais je n'accepterai un Québec souverain dont les assises ne seraient pas à la fois celles d'une langue française enfin déliée de sa gêne, et l'acceptation d'un héritage anglo-saxon qui permettrait d'assumer l'unicité du mélange. Fonder dans la hargne, ce n'est que pelleter dans le vide. Cette longue parenthèse, inspirée entre autre par des considérations politiques amenées dernièrement par mon ami PGD, cherche à trouver la source de notre inaptitude phatique légendaire. Mais elle n'a autrement l'ambition que de souligner notre refoulement permanent du contact le plus léger qui soit : bonjour, pardon, merci.
Pour rater, à New York, il n'y a qu'à y être. Tout se passe à côté de vous, mais le temps passé à la serpenter finit par vous rendre invisible et secrètement pragmatique. Je n'ai pas seulement rater Woody Allen, qui se produit lundi soir quelque part sur Madison avenue, mais aussi les films d'Harry Smith, qui sont passés sous mon nez jeudi soir, au coin Second Avenue/Second Street. Je me souviens pourtant de ne jamais plus oublier ces endroits, comme j'en ai soupé du Midtown et de sa grosseur puante, de son achalandage crasse.
Some people say Paris is more esthetic than New York. Well, in New York you don't have time to have an esthetic because it takes half the day to go downtown and half the day to go uptown.
Andy WARHOL
C'est le vendredi matin qui a tout racheté. J'attendais que le Jazz Record Center ouvre ses portes, et le type me servant dans un café de Chelsea me lance : «Du lait?» Absolument, du lait. Comme j'aime cette sonorité, ce français qui chante. New York rachète l'Amérique pour cela, toute cette chaleur qui la rythme et la retourne, l'habite autrement qu'en l'appelant : ville américaine. Il y a cet accent afro-américain si rond qu'il ne tombe jamais, qui roule indéfiniment sa bosse au coin des lèvres, et ce français dans le décor, ce hollandais primitif, ce mexicain rieur : il y a des rivières de langues qui coulent sous la croûte d'une identité aussi fuyante qu'enjôleuse. C'est le juif et le slave, le nippon et le noir. Une ville est avant tout ce rêve dans les façades.




1 commentaire:
L'Amérique est justement, rustre et sympatique, inesthétique mais tellement culturelle. Pas cette culture ancestrale transmise par les livres d'illustres familles, apprise par coeur, mais plutôt la culture qui se mélange et se transforme, celle dont les livres ne sont pas encore écrits.
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