2.12.05

Commentaires



La dissolution de la logique a été poursuivie, selon les intérêts fondamentaux du nouveau système de domination, par différents moyens qui ont opéré en se prêtant toujours un soutien réciproque. Plusieurs de ces moyens tiennent à l'instrumentation technique qu'a expérimentée et popularisée le spectacle; mais quelques-uns sont plutôt liés à la psychologie de masse de la soumission.



Sur le plan des techniques, quand l'image construite et choisie par quelqu'un d'autre est devenue le principal rapport de l'individu au monde qu'auparavant il regardait par lui-même, de chaque endroit où il pouvait aller, on n'ignore évidemment pas que l'image va supporter tout; parce qu'à l'intérieur d'une même image on peut juxtaposer sans contradiction n'importe quoi. Le flux des images emporte tout, et c'est également quelqu'un d'autre qui gouverne à son gré ce résumé simplifié du monde sensible; qui choisit où ira ce courant, et aussi le rythme de ce qui devra s'y manifester, comme perpétuelle surprise arbitraire, ne voulant laisser nul temps à la réflexion, et tout à fait indépendamment de ce que le spectateur peut en comprendre ou en penser. Dans cette expérience concrète de la soumission permanente, se trouve la racine psychologique de l'adhésion si générale à ce qui est là; qui en vient à lui reconnaître ipso facto une valeur suffisante. Le discours spectaculaire tait évidemment, outre ce qui est proprement secret, tout ce qui ne lui convient pas. Il isole toujours, de ce qu'il montre, l'entourage, le passé, les intentions, les conséquences. Il est donc totalement illogique. Puisque personne ne peut plus le contredire, le spectacle a le droit de se contredire lui-même, de rectifier son passé. La hautaine attitude de ses serviteurs quand ils ont à faire savoir une version nouvelle, et peut-être plus mensongère encore, de certains faits, est de rectifier rudement l'ignorance et les mauvaises interprétations attribuées à leur public, alors qu'ils sont ceux-là mêmes qui s'empressaient la veille de répandre cette erreur, avec leur assurance coutumière. Ainsi, l'enseignement du spectacle et l'ignorance des spectateurs passent indûment pour des facteurs antagoniques alors qu'ils naissent l'un de l'autre. Le langage binaire de l'ordinateur est également une irrésistible incitation à admettre dans chaque instant, sans réserve, ce qui a été programmé comme l'a bien voulu quelqu'un d'autre, et qui se fait passer pour la source intemporelle d'une logique supérieure, impartiale et totale. Quel gain de vitesse, et de vocabulaire, pour juger de tout! Politique? Social? Il faut choisir. Mon choix s'impose. On nous siffle, et l'on sait pour qui sont ces structures. Il n'est donc pas surprenant que, dès l'enfance, les écoliers aillent facilement commencer, et avec enthousiasme, par le Savoir Absolu de l'informatique : tandis qu'ils ignorent toujours davantage la lecture, qui exige un véritable jugement à toutes les lignes; et qui seule aussi peut donner accès à la vaste expérience humaine antéspectaculaire. Car la conversation est presque morte, et bientôt le seront beaucoup de ceux qui savaient parler.

G.-E. D., C.S.L.S.D.S (1988)

3 commentaires:

michaël trahan a dit...

La conversation n'est pas encore morte, ici du moins. C'est bien de Debord qu'il s'agit..?

Mes pensées vont dans le même sens, bien que plus désordonnées. L'image et le spectacle restent des intermédiaires qui nous rendent sans prise sur le réel, le présent est ce qu'on nous donne pour présent, qu'on touche seulement indirectement, qu'on palpe du bout des doigts, parce que c'est ce qu'on a bien voulu nous servir.

Le côté "récriture" est très intéressant aussi, malgré ses penchants Big Brother'esques.. Par contre, je suis bien contraint d'avouer que ce qui nous est servi est bien avalé, digéré, mais rarement recraché...

Je me mouille pour entretenir ce petit feu de la discussion...

Anonyme a dit...

"Un nom prononcé devant nous fait penser à la galerie de Dresde...Nous errons à travers les salles...Un tableau de Téniers...représente une galerie de tableaux...Les tableaux de cette galerie représentent à leur tour des tableaux, qui de leur côté feraient voir des inscription qu'on peut déchiffrer,etc. Rien n'a sans doute précédé cette situation"
-Derrida

Question comme ça: la lecture, toute écriture en générale, n'appartienneraient-ils pas aussi au domaine de l'image?
On ne sortirait pas du "spectacle", pas "d'antéspectaculaire" alors, pour reprendre vos termes.
Je relis ce passage : "c'est également quelqu'un d'autre qui gouverne à son gré ce résumé simplifié du monde sensible; qui choisit où ira ce courant, et aussi le rythme de ce qui devra s'y manifester, comme perpétuelle surprise arbitraire"
Ca pourrait s'appliquer également à un auteur, non?
Une image, une lettre, une trace....Dèjà, il me semble que dans la perception..en tout cas...vous comprennez.

Salutations.

max cat a dit...

Dérider,
en somme, tout regarde à bien fuir, innommer, appeler cela écrire, et ensuite philosophie.

Il n'y a que des adversaires en regard de la faute; Debord est trop dur pour le littéraire. Il faudrait ne pouvoir rien dire.

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